mercredi 30 avril 2014

Randonnée à la cascade

Randonnée à la cascade1
Ce dimanche après-midi, les jeunes de la paroisse avaient organisé une régate sur le Loch. Les travaux de la Maison paroissiale étaient bien avancés. Le repos dominical étant de rigueur à Galdwinie, Michael et Bruce, le grand frère de Kyle avait suggéré cette activité récréative pour récompenser les efforts fournis par les garçons et les filles du village. Grand-Père avait réservé quatre dériveurs pouvant embarquer chacun un équipage de cinq équipiers. Les quatre aînés, Bruce, Moïra, Michael et Johan avaient été désignés comme skippers.
Mais lorsque Kyle arriva pour embarquer, Bruce refusa de l'emmener. Du coup, Johan, ne voulant pas laisser le petit garçon tout seul, laissa sa place à un autre adolescent qui profita de l'aubaine, sachant que Lisbeth, qui avait son habilitation, pourrait barrer à sa place.
Restés à terre, ils regardèrent les jeunes hisser les voiles et les voiliers prendre le vent. Profitant de l'allure portante, les équipiers sortirent les spis de leur chaussette et les déployèrent audacieusement. Et Johan, qui avait pris son matériel de photo, équipa son appareil d'un zoom pour prendre quelques clichés des voiles multicolores gonflées à l'avant des bateaux.
— Pas trop déçu, Kyle ? demanda Johan en se tournant vers le garçon qui se tenait à ses côtés.
— Bruce exagère. Lui, ne se gênait pas pour partir naviguer alors qu'il ne savait pas encore nager.
— Sur ce coup-là, je pense qu'il a raison. C'est très dangereux de naviguer sans savoir nager.
— Mais on a tous de gilets de sauvetage. On ne peut pas couler.
— Mais l'eau est très froide. Il faut savoir contrôler sa respiration. Et puis aussi, pourquoi n'as-tu pas appris à nager ? Tu aurais pu me prévenir. On aurait trouvé une autre activité à laquelle tout le monde pouvait participer.
— Mais toi, pourquoi n'es-tu pas parti avec eux ?
— Je ne t'aurai pas laissé seul. On est dans la même équipe, n'est-ce-pas ?
— Mais Lise aussi est dans notre équipe. Pourtant elle est restée avec eux, elle.
— Il aurait manqué un skipper. En plus, elle est beaucoup plus douée que moi pour barrer. A la place, je te propose une randonnée à la cascade. On ne va pas rester enfermés. Il fait trop beau pour ne pas en profiter... Et je pourrai aussi faire des photos, ajouta-t-il.
— On peut emmener Megan ? demanda Kyle.
— Oui, si tu veux ? Tu penses qu'elle pourra nous suivre ?
Kyle ne répondit pas. Johan ressentait fortement sa déception. Le petit garçon avait fait preuve de beaucoup de persévérance en façonnant les balustres de la galerie pour la Maison Paroissiale. Malgré son talent incontestable en menuiserie, il souffrait toujours de son complexe par rapport à son grand-frère qui frappait l'enclume de son marteau avec force et compétence à la forge paternelle. Bruce, de façon maladroite, venait de faire subir une humiliation supplémentaire à son petit frère.
— Va t'équiper pour la marche, dit Johan. Tu me rejoins au manoir. Megan doit s'y trouver avec Granny.
Le petit garçon courut chez lui, tandis que Johan s'acheminait vers le manoir.
Après être entré dans le hall, Johan se dirigea vers le petit salon où il espérait trouver Megan en compagnie de sa grand-mère. En arrivant, il entendit, à travers la porte fermée, les paroles douces et maternelles de Granny. Le ton paraissait étonnamment jeune. Un instant, il pensa que sa cousine était enfin revenue de son voyage au Pays de Galles. Sharon et la vieille dame avaient la même voix. Et l'évocation de l’absente serra le cœur du jeune homme.
Granny devait s'entretenir avec la petite autiste. Sans se laisser troubler par le mutisme et le regard étrange de la petite fille, elle s'adressait à elle comme à une personne normale. Car elle refusait catégoriquement de la considérer comme une handicapée.
Johan frappa et entra dans le petit salon. Il trouva Granny commentant le dessin qui lui présentait Megan. Sous l'emprise de la rêverie mélancolique provoquée par la voix câline de Granny à travers la porte, en voyant les longs cheveux blonds de la petite fille, il eut l'impression que c'était Sharon qui se trouvait là. Mais la réalité brutale l’oppressa à nouveau.
Au bruit qu'il fit en entrant, la petite fille, abandonnant le portrait dans les mains de la vieille dame, se précipita dans ses bras pour l'embrasser. Puis, avec un cri de triomphe, elle s'enfuit à travers la porte-fenêtre pour rejoindre Kyle qu'on voyait arriver dans le jardin.
— Tient ! Johan ! Je croyais que vous étiez tous partis naviguer sur le Loch. Qu'est-il arrivé ?
La vue inattendue de Johan inquiéta Granny, qui redoutait que les humeurs de son petit-fils n'aient causé une nouvelle catastrophe. Le garçon la rassura :
— Kyle n'a pas encore passé son brevet de natation et Bruce n'a pas voulu prendre le risque de le prendre avec nous. Du coup, j'ai laissé ma place pour rester avec les petits.
— C'est bien ce qui tu as fait là, apprécia la vielle dame, mesurant le sacrifice que cela avait coûté à Johan. Mais qui va barrer le quatrième dériveur ? S'enquit-elle.
— Lise s'est proposée comme skipper à ma place. Ses équi-piers vont gagner au change. A la barre, elle se débrouille bien mieux que moi.
— Ne fait pas de fausse modestie. Je n’aime pas ça. Je sais que tu t'y entends toi-même très bien. Que comptes-tu faire alors ?
— Je vais emmener les petits en randonnée.
— Ah ! Je comprends mieux maintenant l'obstination de Megan à garder aux pieds ses souliers.
— Comment ça ?
— Après le repas de midi, elle est retournée chez elle. Je pensais qu'elle était partie au Loch pour assister au départ des bateaux. Mais elle est revenue habillée comme ça.
A travers la porte fenêtre, Granny désignait Megan, en short chaussée de ses godillots, qui courrait dans le parc avec Kyle.
— Non pas que je craigne pour mon parquet. Mais je pensais qu'elle resterait en robe avec ses chaussures du dimanche pour passer l'après-midi avec moi. Je lui passe le short, car c'est une belle journée, aujourd’hui. Mais quand je lui ai suggéré d'aller au moins se chausser avec quelque chose de plus léger, elle persista opiniâtrement à conserver ses gros souliers.
— Tu veux dire qu'elle savait ce qui allait se passer ? Que j'allais venir la chercher pour partir en balade ?
— Je sais que ça parait incroyable. Mais c'est probablement le cas.
— Elle est vraiment étrange cette gamine. Quel dommage qu'elle ne soit pas normale !
— Je déteste cette expression ! lui reprocha Granny. Et qu'est-ce que la « normalité », d'abord ? Si on considère, les savants ou les artistes, leurs œuvres sont le fruit de talents exceptionnels.
— Mais là, tu parles de gens particuliers. Mais pour la majori-té...
— Après la messe ce matin, avec ton grand-père, nous sommes allé voir la Maison paroissiale. J'ai admiré la balustrade sculptée par Kyle, les appliques murales forgées par Bruce, le lustre monumental restauré par son père. Et je pourrais continuer cette énumération à l'infini. La majorité, comme tu dis, est constituée d'individus qui tous ont des talents portant en eux des caractères d'exception.
— Mais là tu parles de talents qui sont positifs, pas de caractères qui peuvent être considérées comme des tares, pour celui qui en est affecté.
— Mais peut-être est-ce toi qui pose mal le sens de ce qui est positif ou négatif.
— Comment ça ?
— Les échelles de valeur pour évaluer les gens sont très relatives et peuvent même être inversées. Sais-tu comment David est devenu roi ?
— Le David de Goliath ? Il a été sacré à la place du roi Saul.
— Précisément ! Mais connais-tu l'histoire telle qu'elle est racontée dans la bible ?
Le jeune homme avait bien commencé à lire la bible. Mais il n'était pas encore arrivé à l'histoire du royaume d'Israël.
— Raconte, dit-il à sa grand-mère.
— L'histoire est relatée au chapitre 16 du premier livre du prophète Samuel.
« Dieu demande à Samuel de partir à Bethléem chez Jessé pour oindre l'un de ses fils comme roi d'Israël. Arrivé chez Jessé, Samuel lui demande de lui présenter ses fils. En voyant arriver l’aîné, particulièrement baraqué, Samuel se dit que c'est certainement lui le roi d'Israël qui sauvera son peuple de la domination des philistins. Mais Dieu en a décidé autrement. Il choisit David, le plus petit, le dernier des fils de Jessé qui servait de berger, la tâche la plus humble, mais aussi la plus formatrice pour la mission compliquée qu'Il lui destinait : paître le peuple de d'Israël et le protéger de ceux qui le décimaient. »
— Oui ! Je connais cette histoire.
— Sais-tu ce que Dieu dit à Samuel dans cette circonstance ? Je te cite le verset :
Ne prends point garde à son apparence et à la hauteur de sa taille, car je l'ai rejeté. L’Éternel ne considère pas ce que l'homme considère; l'homme regarde à ce qui frappe les yeux, mais l’Éternel regarde au cœur.
I Samuel 16:7
— Tu veux dire que Dieu a choisi explicitement Kyle et Megan pour la Maison paroissiale.
— Oui ! Probablement !. Et ce n'est pas la première fois que ce genre de chose arrive. C'est arrivé à Moïse lorsqu'il a dû construire le tabernacle. Et je trouve l'analogie de situation particulièrement adaptée :
L’Éternel parla à Moïse, et dit: Sache que j'ai choisi Betsaleel, fils d'Uri, fils de Hur, de la tribu de Juda. Je l'ai rempli de l'Esprit de Dieu, de sagesse, d'intelligence, et de savoir pour toutes sortes d'ouvrages, je l'ai rendu capable de faire des inventions, de travailler l'or, l'argent et l'airain, de graver les pierres à enchâsser, de travailler le bois, et d'exécuter toutes sortes d'ouvrages. Et voici, je lui ai donné pour aide Oholiab, fils d'Ahisamac, de la tribu de Dan. J'ai mis de l'intelligence dans l'esprit de tous ceux qui sont habiles, pour qu'ils fassent tout ce que je t'ai ordonné :
Exode 31:1-6
— Peut-être que les talents de Betsaleel et Oholiab n'étaient évident non plus pour Moïse, reprit Granny.
— J'avoue que quand tout le monde est parti dans les autres équipes, je me suis senti rejeté et vexé, alors que seul Kyle et Megan sont restés avec moi. Au début, je me suis demandé à quoi pouvait être utiles ces deux petits. Puis Kyle m'a raconté comment il avait tenté de réparer la balustrade de la galerie.
— Aux yeux de Bruce, Kyle n'est pas doué. Car, plus chétif que son frère, il n'arrive pas à manier le marteau avec la même adresse. En revanche, aux yeux de Megan et de son père, le petit garçon est considéré comme particulièrement talentueux au vu des ouvrages qu'il a réalisés.
— Oui ! Mais avec Kyle, on arrive à communiquer. Alors qu'avec Megan, c'est impossible. Comment veux-tu que je trouve le talent de Megan pour la Maison ?
— Je suis en train de me demander qui, de toi ou de Megan est le plus handicapé en termes de communication.
— Que veux-tu dire ?
— Si je ne m'abuse, quand tu es arrivé tout à l'heure, en se précipitant pour t'embrasser, elle a su t'exprimer son amour, mieux que par des paroles, et probablement avec plus de sincérité. Et son cri, en sortant pour rejoindre Kyle, nous a fait connaitre le plaisir et la joie qu'elle éprouvait de partir en promenade avec son petit ami. Comme dit Notre Seigneur, « que celui qui a des oreilles pour entendre, entende2 ».
— Tu ne trouves pas ça un peu primitif comme expression ?
— Je pense qu'elle s'adresse à nous selon ce qu'elle perçoit de notre capacité à saisir ce qu'elle a à nous communiquer.
— Tu ne vas pas me dire qu'elle nous considère comme des idiots incapables de la comprendre.
— Je me pose quelque fois la question. Dans le temps, on appelait ce qu'a Megan, le « don de Saint-Colomban3 ». Et les anciens, avec une terreur superstitieuse, étaient toujours attentifs aux manifestations diverses de ceux qui en étaient doués.
— Mais ça n'aide pas pour discuter avec elle.
— Je trouve que Kyle s'y prend très bien. Regarde-les. Quand tu t'adresses à Megan, parle-lui le même langage que tu utilises avec nous. Pas ce pidgin bêtifiant que certaines personnes emploient avec leurs animaux de compagnie ou avec les bébés. Et ne te laisse pas impressionner par son regard fuyant. Toi, regarde-la droit dans les yeux.
Les deux petits étaient en train de jouer dans le parc. Megan, contre son habitude, de façon étonnante, arrivait à garder son regard attaché à Kyle. Et c'était un regard de fierté et d'amour. Comme ils commençaient à manifester de l'impatience en attendant Johan, Granny reprit :
— Où comptes-tu les emmener ?
— Je pensais à la cascade.
— Demande à Sarah des biscuits et du chocolat. Ils seront fatigués et auront besoin de reprendre des forces en arrivant là-haut. Et je n'ose pas t'interdire de les emmener dans la grotte derrière la chute d'eau. Car tu t’empresserais de me désobéir. Mais sois prudent. Prends bien soin d'eux.
Johan ne put s’empêcher de sourire au propos de sa grand-mère. Granny, à son habitude, faisait encore preuve d'un discernement redoutable. Comment avait-elle pu deviner son intention ?
Suivant le conseil de Granny, il se rendit à la cuisine accompagné de Megan et de Kyle. Sarah lui fournit les provisions demandées qu'il fourra dans le sac à dos dont il s'était muni pour transporter son matériel photo. Il y ajouta des canettes de soda et une gourde d'eau, car l’anticyclone s'était déplacé vers la mer du nord entraînant sur la région un vent du sud sec et chaud. Les petits eurent droit à une distribution supplémentaire de chocolat qu'ils s'empressèrent de commencer à grignoter. Ainsi équipé, Johan les entraîna vers le village pour emprunter le sentier balisé qui les amènerait au but de leur périple.
— Ce n'est pas très malin d'avoir mangé le chocolat maintenant. Il fait chaud et vous allez avoir soif, fit-il remarquer.
Les deux petits ne prirent même pas la peine de lui répondre, se contentant de lui sourire en savourant la friandise. Inquiet quant à leur capacité à supporter une marche de trois miles de montée, il prit un pas lent et mesuré. Mais Megan et Kyle, plus habitués que lui aux activités de plein air l’entraînèrent à une allure plus sportive le long de la rivière qui descendait en torrent de la montagne.
— On monte jusqu'à l'Ermitage ? Demanda Kyle.
— Non ! C'est trop loin. Il aurait fallu partir ce matin, répondit Johan.
Deux ans auparavant, Johan, Lisbeth, Sharon et Michael y avait vécu une aventure épique. Surpris par le brouillard dans les ruines de l'antique chapelle, ne supportant plus l'humidité poisseuse de la brume, ils avaient pris le risque de descendre au jugé malgré leur crainte de s'égarer dans la lande obscure ou de s'enliser dans les tourbières. Une autre fois, reproduisant les manipulations du crest qui ornait le manteau de la cheminée dans l'antique salle d'arme du manoir sur celui gravé sur l'autel dans la crypte souterraine de l'Ermitage, ils avaient découvert un passage secret qui les conduisit à travers les galeries d'une grotte naturelle jusqu'à derrière la cascade.
A ce souvenir, et remarquant la moue du petit garçon, il ajouta :
— Mais je vais vous montrer un secret.
Cette promesse suffit à rasséréner le gamin qui se mit à courir pour rejoindre Megan. Celle-ci avait pris de l'avance pendant leurs échanges. Ce qui obligea Johan à allonger le pas pour les rattraper.
Aux abords de la cascade, le chemin était pavé selon la même technique que l'on retrouve sur les voies romaines. Mais ici, la chaussée ne menait nulle part et s'arrêtait au bord de l'eau. Les grandes dalles qui pavaient régulièrement la rive à cet endroit devaient servir de lavoir aux paysannes.
Le lieu était agréable. La brume engendrée par la chute d'eau apportait une fraîcheur appréciable. Même en été, le site était imposant. Les fois précédentes où Johan s'était rendu dans cet endroit, le temps brumeux ou pluvieux ne lui avait jamais permis de prendre des photos de la chute d'eau. Il sortit son matériel pour fixer sur la pellicule les arcs-en-ciel produits par la réfraction de la lumière du soleil dans les embruns générés par la cataracte. Puis il photographia les deux petits qui s'étaient mis à jouer avec l'eau.
— Faites attention de ne pas tomber à l'eau. Je n'ai pas envie d'affronter les remontrances de Granny et les froncements de sourcils de Grand-Père quand il est en colère, si je vous ramène trempés au manoir, les avertit-il.
— On peut monter là-haut ? demanda Kyle.
— Oui ! Je vais vous montrer. Mais, avant, vous devez me promettre de rester auprès de moi et de ne pas vous approcher du bord. C'est très glissant.
Se remémorant les indications de Michael et de Sharon qui lui avaient révélé ce passage dans le passé, Johan guida les enfants dans le labyrinthe de roche qui constituait le pied de la cascade. Caché derrière un monolithe s'amorçait un escalier dont les marches inégales formaient des paliers de quelques pieds. Megan et Kyle se précipitèrent pour les escalader.
Au sommet, Johan, qui les avait suivis, les éloigna du précipice en les guidant plus en amont, là où la rivière était moins profonde et s'écoulait paisiblement. Sur les rives poussaient des buissons de chardons dont la chevelure mauve couronnait les grattons piquants.
S'asseyant sur les pierres qui semblaient disposées à cet effet, Johan sortit de son sac les biscuits et le chocolat pour effectuer le partage des provisions entre les enfants. Puis Kyle s'éloigna pour construire de petits barrages pour canaliser l'eau vers les ruisseaux qu'il avait creusés. Sortant son canif, le gamin se mit à construire un petit moulin avec des morceaux de bois ramassés sur la berge. Johan en profita pour le photographier en train d'opérer.
Pendant ce temps-là Megan s'était éloignée. Inquiet quant à sa disparition, Johan abandonna son appareil photo pour la chercher des yeux. Rassuré, il la vit revenir avec une couronne de fleurs de chardons dans les cheveux. Elle en avait même accroché dans les cheveux qui lui tombaient dans le dos. Elle s'était servie des pétales roses comme fard à paupières et, coquette, elle en avait étalé également sur les joues. Attifée comme cela, elle ressemblait à une elfe de la lande. Elle était très jolie. Ce qui motiva Kyle à quitter son occupation pour venir admirée sa petite amie et Johan à changer de sujet pictural pour fixer la petite fille de son téléobjectif.
Malgré tout, il fut inquiet en constatant comment les fleurs de chardon était accrochées à la chevelure de Megan. Il se souvint de la difficulté à ôter les grattons des bardanes qu'il avait lancé une fois dans la chevelure de sa petite sœur pour la taquiner. Alors qu'il envisageait, à bout de patience, de recourir aux ciseaux, Lisbeth l'avait menacé de lui raser la tête s'il persistait à vouloir opérer ainsi. Mais pour Megan, il constata, soulagé, que les bractées de la fleur du chardon écossais n'étaient pas aussi agrippantes que celles de la plante ardennaise.
Quand Kyle eut réussi à régler son moulin pour que celui-ci fonctionne tout seul, il se retourna vers Johan.
— C'était ça le secret ? demanda-t-il.
— La première fois que nous avons emprunté ce chemin, Michael m'a confié qu'il s'agissait en effet d'un secret de famille. Mais il en existe un plus fantastique encore. Il faut redescendre.
Effectivement, pour quelqu'un qui ne connaissait pas l'endroit, il était pratiquement impossible de déceler, dans le labyrinthe de roches qui encombraient les abords de l'escarpement, le passage qui reliait le haut et le bas de la cascade.
Kyle et Megan suivirent le jeune homme qui les amena juste au pied de la chute d'eau. A cet endroit, la chaussée pavée semblait se poursuivre sous l'eau bouillonnante. Megan ouvrit les poches du sac à dos que portait Johan pour en sortir les K-Way qu'il avait pris la précaution d'emporter, peu confiant envers la météo capricieuse de la Calédonie.
— Oui ! Megan ! approuva-t-il. Je vois que tu as compris ce que nous allons faire.
Les yeux de la petite fille brillaient de curiosité. Après avoir enfilé son imperméable, elle pénétra crânement à travers l'eau. Pourtant, à cet endroit le liquide tombait à grande vitesse de toute la hauteur de la cascade. Il fallait une bonne dose de courage et d'audace pour oser passer à travers. Les garçons, retenant leur respiration, pénétrèrent à la suite de Megan à travers le flot vrombissant.
L'entrée de la caverne formait une immense voûte entièrement cachée derrière la chute d'eau. Au pied, se trouvait un bassin bouillonnant dans lequel se jetait une rivière qui provenait des entrailles de la montagne. La cascade se trouvait être le confluent de la rivière de surface et de la rivière souterraine qui coulait tumultueuse à côté de l'endroit où ils se trouvaient. A cette heure de la journée, le soleil donnait directement dans l'axe de la grotte qui semblait fermée par un rideau de nacre éblouissant.
A l'endroit par où ils étaient passés, il n'y avait qu'un mince rideau d'eau pour masquer l'entrée de la caverne. De l'intérieur cela ressemblait à une vitre irisée. Seules la vélocité du débit et une illusion d'optique due à la configuration particulière des roches qui en fermaient l'entrée permettaient de donner, de l'extérieur, cette impression de torrent impétueux qui protégeait l'accès.
Ils ne s'étaient pas embarrassés de lampe. Mais la clarté opaline qui illuminait la grotte révélait des concrétions formant des colonnes dignes d'une cathédrale. Un pont maçonné enjambait le torrent souterrain, reliant la chaussée dallée à un chemin naturel qui montait doucement vers la crypte par quelques marches parsemées le long des gours luisants qui barraient l'écoulement de l'eau.
Johan n'avait pas prévu de parcourir les galeries jusqu'à la petite chapelle en ruine. Son intention se limitait à faire admirer ce lieu magnifique à ses petits amis. Mais il les entraîna sur le pont pour remonter le chemin souterrain jusqu'à ce que l'obscurité croissante ne l’empêche d'avancer en toute sécurité.
Pendant la montée, Kyle remarqua un trou dans lequel il semblait que l'on pouvait accéder par un petit escalier naturel.
— Je vais aller l'explorer, s'écria Kyle en se précipitant.
— Non ! Surtout pas ! Réagit Johan en retenant le garçon par le bras.
—  Mais pourquoi ? protesta le gamin en cherchant à se dégager. L'eau n'est pas profonde en bas.
— Regarde la paroi ! Elle est luisante ! L'eau en s'écoulant doucement y dépose le calcaire qu'elle a dissous en s'infiltrant dans la roche. Mais cette réaction dégage du gaz carbonique.
— Et alors ?
— Alors, le gaz carbonique étant plus lourd que l'air, il s'accumule dans les trous. En descendant tu risques de mourir asphyxié.
— Mais ici aussi les parois sont luisantes et nous arrivons à respirer.
—  C'est parce que, ici l'air circule. Si tu ne me crois pas, je vais te montrer.
Il prit le morceau de bougie, vestige d'un camp antérieur et le briquet qu'il avait remarqués dans son sac en distribuant les canettes de soda lors de la pause au sommet de la cascade. Il alluma la bougie, y noua un bout de ficelle pour la faire descendre doucement dans le trou. La flamme brillante au début, diminua au fur et à mesure de la descente, puis s'éteignit étouffée par le dioxyde de carbone accumulé. Kyle voulut réitérer l'expérience lui-même pour vérifier.
Avant de s’éteindre, la lumière de la bougie révéla des cristaux brillants accumulés sur les marches. Causé par un accident géologique quelconque, une stalactite s'était détachée de la voûte. En se brisant sur le sol, elle avait libéré une multitude de fragments translucides d'une belle couleur bleue pale tendant vers le vert. Malgré les avertissements de Johan, Kyle descendit pour en ramasser une poignée. Il choisit le plus gros pour le montrer à ses compagnons.
A la forme rhomboédrique caractéristique du cristal, Johan reconnu une calcite. Un petit insecte y était piégé.
— Il y a deux bestioles à l'intérieur, fit remarque Kyle
— Mais non ! Il n'y en a qu'un, répondit Johan. C'est une illusion d'optique.
Sans vouloir faire subir aux enfants un cours compliqué sur les propriétés biréfringente du cristal, Johan sortit le filtre polarisant avec lequel il équipait l'objectif de son appareil photo, lorsque la brume d'été diffusait la lumière du soleil, pour saturer le bleu du ciel ou de la mer et accentuer le contraste. Selon l'orientation du filtre devant le cristal, l'une ou l'autre des deux images de l'insecte disparaissait.
— Il faut toujours se méfier de ce que l'on voit, dit Johan.
En prononçant ces paroles, il se remémora les entretiens philosophiques qu'il avait eus avec Grand-Père au cours de l'été. Celui-ci, à plusieurs reprises, voulant lui faire percevoir les réalités spirituelles occultées par son approche trop rationnelle, lui avait fourni de nombreux exemples des paradoxes apparents produits par les faiblesses de nos sens humains qui déforment notre perception de la réalité. Et lui-même, venait d'en produire un autre à partir de la trouvaille de Kyle. Le verset du livre Samuel que lui avait cité Granny lui revint à l'esprit : Ne prends point garde à son apparence ... l'homme regarde à ce qui frappe les yeux, mais l’Éternel regarde au cœur.
Interrompant sa réflexion, le jeune garçon lui prit la pierre des mains pour l'offrir comme cadeau à Megan qui se la posa sur la poitrine. Sur le moment, ce geste rappela vaguement quelque chose à Johan, sans qu'il puisse précisément identifier de quoi il s'agissait.
— Venez ! dit-il aux enfants en regardant sa montre. Il est temps de rentrer.
Sur le chemin du retour, ils furent tous les trois silencieux. Les deux petits marchaient devant lui en se tenant la main, échangeant des regards révélant l'amour et l'admiration qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Il se rappela alors comment lui aussi tenait la main de Sharon sur ce même chemin. Le souvenir de sa cousine lui serra de nouveau le cœur. Elle lui manquait tellement.
Megan ressentit probablement le malaise du jeune homme. Car elle retint Kyle pour saisir de sa main libre, celle de Johan. Comme au début de l'après-midi dans le salon de Granny, dans une circonstance analogue où il était malheureux au souvenir de la jeune fille absente, la petite fille lui manifestait son affection.
La fatigue de la randonnée se faisait sentir. Malgré tout, ils arrivèrent au manoir assez tôt. Il restait du temps avant que les autres ne reviennent de leur périple sur le Loch.
Tandis que Megan retournait auprès de Granny, Kyle et Johan se rendirent à l'embarcadère pour assister à l'arrivée des voiliers. Tous les jeunes avaient pris des couleurs sous le soleil ardent de l'après-midi, même Lisbeth malgré la couche de crème protectrice dont elle s'était enduit le visage.
— Tu es rouge comme une écrevisse, la taquina Johan, au moment où elle débarquait.
— C'est très exagéré, répondit-elle. Mais Michael, lui, s'est pris un bon coup de soleil.
Après avoir mis les bateaux en sécurité, ils retournèrent au manoir où ils retrouvèrent Granny, Sarah et Grand-Père qui s'étaient installés dans le parc pour profiter de la température vespérale particulièrement clémente ce jour-là. Megan se tenait à côté d'eux en train de dessiner.
La plupart des ados étaient rentrés chez eux. Mais Bruce et Moïra était restés avec Michel et Lisbeth. Voyant le jeunes gens en train de commenter les périples de la journée, Grand-Père proposa un dîner en plein air, approuvé par Granny. Sarah se leva pour s'occuper du repas.
— Je vais aider Sarah à la cuisine pour préparer les sandwichs, proposa Moïra.
— Je t'accompagne, ajouta Bruce.
Les deux jeunes gens appréciaient être ensemble. Ayant dû barrer chacun un dériveur, ils ne s'étaient pratiquement pas parlés de l'après-midi. L'intimité de la cuisine en compagnie de Sarah était pour eux une occasion inespérée. Il était évident pour tous qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre plus qu'une simple affection. Mais aucun d'eux n'avait encore osé faire le premier pas.
Johan s'approcha derrière Megan pour connaitre le sujet qu'elle avait choisi d'esquisser. La petite fille était en train de reproduire la cascade qui avait été le but de leur excursion de l'après-midi. Elle utilisait alors des craies de couleurs et bien qu'à l'état d'ébauche, le croquis permettait déjà de reconnaitre la disposition exacte du site, à deux exception près, cependant. Le bassin en bas de la chute d'eau était entouré de massifs de fleurs rouges veinées du même violet des fleurs de chardons que la petite avait conservé dans sa chevelure. Et on devinait dans le moiré sensé rendre la vitesse du liquide, un portail en reflet bleu-vert, de même couleur que le cristal découvert, qui marquait l'emplacement par lequel ils avaient pénétré dans la grotte. Les fleurs crayonnées, comme la silhouette du portail, devaient sortir tout droit de l'imagination de la fillette, car Johan n'en avait jamais vu de pareille. Et aucune solution de continuité ne révélait l’accès à la grotte derrière le flot qui protégeait le secret.
Granny collectait les œuvres de la petite autiste dans un grand carton à dessin. Celui-ci, ouvert sur la table voisine, laissait voir le portrait de Megan que celle-ci avait dessiné pour Johan. Autour de son cou, la gemme trouvée par Kyle était représenté pendue à une chaîne.
La position du cristal sur la poitrine de Megan lui rapella le geste de la petite fille lorsque Kyle le lui avait donné dans la caverne.
— Megan n'a pas retouché ce portrait depuis que nous sommes rentrés de balade ? demanda Johan à Granny.
— Non ! Je suis sure que non, répondit Granny, étonnée de la question.
— Megan ! Tu veux bien montrer à Granny la pierre que t'a donnée Kyle, s'il te plait ?
Comme Johan, Granny constata la similitude remarquée par le jeune homme.
La précision du tracé de Megan permettait même de distinguer le petit insecte prisonnier du calcaire. Et Johan, une fois encore, fut étonné du luxe de détails apporté à son œuvre par la jeune artiste.
Il connaissait maintenant le talent exceptionnel de Megan. C'était le dessin. Elle était capable de reproduire les formes et les couleurs avec beaucoup d'exactitude. Mais pas de façon mécanique comme le ferait un appareil photographique. Elle y ajoutait des particularités qui provenaient du plus profond de son âme, des émotions qui exprimaient la vie et le mouvement, des choses qui n'avaient pas forcément encore de réalité, mais qui pourraient peut-être exister un jour.
Il fallait qu'il demande à Megan de lui dessiner le mur de la grande salle de la Maison paroissiale. Elle lui révélerait surement ce qui lui cause ce malaise à la vue de la lumière violente qui émane des deux baies vitrées de l'escalier. Et ce qu'il faut faire pour y remédier.
1 NdA - Cette anecdote, à la cascade, se situe chronologiquement dans le chapitre 6 - Megan et Kyle.
2 Luc 8:8
3 Saint-Colomban d'Iona est un moine irlandais qui apporta l'évangile en Ecosse au VIème siècle. La tradition écossaise raconte qu'il dompta le fameux monstre du Loch Ness. On lui prête le don de prophétie.

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